Petit précis d’histoire sur la Manufacture des tabacs de Morlaix

La Manufacture des Tabacs de Morlaix a fait vivre la ville pendant 260 ans…une tranche de vie économique et sociale qui a marqué des générations.
Henri Bideau, historien et médiateur culturel à la Maison Penanault, nous livre l’histoire de « la Manu » de Morlaix, en quatre épisodes.

Première épisode : acte de naissance d’une manufacture

Afin de financer sa politique et ses guerres, le pouvoir royal d’Ancien Régime taxe d’impôts la plupart des biens de consommation ordinaires. Parmi ceux-là, le tabac, rapporté du Nouveau Monde comme curiosité tant botanique que médicale et devenu recherché dès le XVIIème siècle, représente au XVIIIème une source fiscale de premier ordre.

Jusqu’alors libres, la production et la distribution de tabac deviennent des monopoles d’État par ordonnances de Louis XIV en 1674 et 1681. Ce monopole est affermé à de grandes compagnies financières, comme ce sera le cas à Morlaix avec la Compagnie des Indes de 1723 à 1730.
A l’époque, le tabac morlaisien est manufacturé sur les terres du manoir de Pen-an-Ru et emploie des centaines d’hommes qui peupleront le quartier de Troudousten. Cependant, la vétusté des ateliers et l’éloignement de la rivière où l’on décharge les cargaisons de feuilles en provenance d’Amérique pousse la compagnie fermière à chercher une nouvelle localisation pour rentabiliser son industrie.

C’est une grande zone marécageuse qui, une fois asséchée par le prolongement des quais de Léon, servira d’assise à la construction d’une nouvelle manufacture. Édifié en quatre ans de 1736 à 1740, le site est conçu comme un palais d’industrie, à la manière des salines ou des corderies royales, adapté à la transformation du tabac.

manufacture royale des tabacs de Morlaix

Articulés autour de deux vastes cours de déchargement, d’immenses ateliers éclairés par de hautes fenêtres reçoivent plus de 700 ouvriers, tandis que deux énormes magasins aveugles protègent les stocks de tabacs de la lumière. Enfin, deux autres édifices se distinguent par leur élévation et leur toit en mansarde : l’un abrite le receveur général de la ferme, dans l’autre logent l’inspecteur et les contrôleurs. Le tout est cerné par un haut mur de clôture et la porte cochère est alors le seul accès et la seule issue de la Manu interdisant tout vol de la précieuse marchandise.

Aujourd’hui, l’ensemble architectural se fond dans l’urbanisme des quais qui, depuis le viaduc, présentent un harmonieux alignement de façades suivant un ordonnancement similaire. Les lignes horizontales des toits et des bandeaux soulignant les étages portent le regard toujours plus loin, scandées par la verticalité des travées de fenêtres, dans un appareillage de granit soigné.

Cependant, un tel ordonnancement était-il déjà de mise en 1740 ? Ou ne doit-on pas penser que la construction de la Manufacture, inspirée de l’académisme architectural de la fin du XVIIème siècle français, ait pu à son tour inspirer les architectes et entrepreneurs locaux de l’époque dans l’aménagement des quais ?

Bâtie dans le granit de la baie de Morlaix, la Manufacture ouvre ainsi une histoire de 260 ans d’activité qui, manuelle, se mécanisera au mitan du XIX siècle.

Deuxième épisode : le tabac dans tous ses états

Déjà au XVIIème siècle, membres du corps médical et du clergé s’élèvent contre la pratique du tabac, cependant la plante conquiert rapidement chaque classe de la société. Pour satisfaire ces nouveaux besoins, l’industrie diversifie sa gamme de produits tout en adaptant sa vitesse de production à la croissance de la consommation. Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, les manufactures de tabacs, dont Dieppe, Le Havre et Morlaix, produisent essentiellement des rôles et des carottes qui, délivrés aux débitants, sont coupés ou râpés en fonction du besoin du consommateur. Ce n’est qu’au XIXème siècle que se développe l’usage du cigare et de la cigarette.

 

Les étapes de fabrication
Quelque soit la destination finale des feuilles de tabac, à leur réception par voie de mer, elles subissent plusieurs préparations : l’écabochage (découpe des pieds des manoques, gros bouquets de feuilles), l’époulardage (déliennage des manoques en défroissant les feuilles), l’écotage (retrait de la nervure centrale), la mouillade (macération des feuilles dans une solution salée pour en assurer la bonne fermentation). Ensuite seulement, on procède à la confection des différents produits.

Les formes de tabac
Le tabac en poudre, consommé sous forme de prise, est obtenu par rapage et tamisage du tabac fermenté sous l’action de moulins à bras, puis de moulins mécaniques. À la mode au XVIIIème siècle, ce marché s’éteint en 1982 avec la fermeture des moulins de la manufacture morlaisienne, dernière en Europe à assurer cette production.
Le tabac à mâcher est vendu sous deux formes. Le rôle, résultant de la technique du filage sur rouet, est une section de corde ou de boudin constituée de feuilles de tabac filées longitudinalement, torsadées, enveloppées dans une robe, pressées et étuvées. Le consommateur râpe à son gré ce boudin pour obtenir une poudre à priser, bourrer une pipe ou mâcher.
La carotte est, quant à elle, un assemblage de 6 ou 8 rôles fermentés, agglomérés sous pression, de longueurs égales, d’un poids moyen de 1,8 kg et vendus comme tabac à chiquer. Maché, prisé ou fumé après râpage, ce produit de consommation courante est progressivement délaissé à partir des années 1920.
Le scaferlatti résulte du hachage du tabac et est vendu en paquet pour les fumeurs de pipes et les rouleurs de tabac.
La cigarette, dont la production est instituée par ordonnance royale du 22 octobre 1843 puis lancée à Morlaix en 1874, est confectionnée à la main par une ouvrière-cigaretteuse qui dispose du scaferlati dans un moule à coquille puis le refoule à l’aide d’un mandrin à l’intérieur d’un tube avant de l’envelopper d’un papier (marques Elégantes et Françaises).
Le cigare est lui formé de trois parties, associées manuellement : les tabacs d’intérieur (feuille entière ou en morceaux appelés tripes), la sous-cape (enveloppe des tabacs d’intérieur sous forme de poupée), et la cape (enveloppe de la poupée). Les cigares morlaisiens portent des noms très évocateurs : Fleur de Savanne, Mécarillos, Reinitas, Senoritas, Havanitos, Carréd’As, Voltigeurs, mini Quai d’Orsay,…
Enfin, le cigarillo se compose d’un cylindre de scaferlati enveloppé dans une feuille de tabac, la cape. Le modèle le plus ancien et le plus répandu est sans conteste le cigarillo.

 

Ces opérations manuelles nécessitent une main d’œuvre abondante : au XVIIIème siècle, outre la manutention de tonnes de tabacs, plus de 900 hommes sont employés aux rouets, aux presses et aux moulins, machines actionnées à la seule force des bras avant l’introduction de la vapeur en 1867. À la fin du XIXème, l’effectif atteint 1800 personnes, essentiellement des femmes affectées à la confection manuelle de cigares dont la fabrication nationale avait débutée sous Napoléon.

Prochain épisode : un travail manuel de plus en plus mécanisé

À lire : la Manufacture de Morlaix, 200 ans d’archives

À partir de documents d’archives, l’ouvrage retrace l’histoire de la Manufacture des Tabacs de Morlaix, jusqu’à sa reconversion en 2001. Témoignage fort du patrimoine industriel de la ville.
En vente à l’Office de tourisme de Morlaix, Maison Penanault, 10 place Charles de Gaulle : 22,50€ aux éditions Locus Solus.

Gravure, Musée de Morlaix.

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